Après un mois sur le territoire de La Grenade (quarantaine comprise), nous voici déjà repartis vers des contrées plus méridionales. Nous avons quitté la baie de St. George’s ce lundi 1er mars à 15:00 direction Curaçao, une des îles ABC situées au nord-ouest du Venezuela.
Je dis « déjà » car le temps a filé pendant notre escale ici. Nous quittons Grenade avec 15-18 noeuds d’est, une légère houle de travers mais surtout du vague à l’âme. Nous sommes émus et un peu tristes.
Émus car cela fait plus de 6 mois que nous avons quitté la France et qu’il reste moins de la moitié du voyage… Et même si nous avons encore d’autres pays à visiter, encore un tas de choses à voir et à faire, de belles personnes à rencontrer, on ne peut s’empêcher de mener un rapide bilan de mi-parcours et on se dit : « Saperlipopette, nom d’une trinquette!! Comment les mois qui restent pourront être aussi riches et remplis que ceux qui viennent de s’écouler ?? »
Tristes car nous aurions aimé rester plus longtemps à Grenade, un de nos plus gros coups de cœur du voyage, mais il faut continuer notre route. Jusqu’ici, nos escales ont été très riches en découvertes et rencontres mais rarement avec des locaux. Madère et les Canaries restent très européennes et la barrière de la langue n’aidait pas, le Cap vert a été intense mais bref, la Guadeloupe et la Martinique ont été merveilleuses mais peu dépaysantes sur le plan culturel; ici, nous avons pu passer plus de temps à discuter, dans le bus, sur la plage, au marché, le long des routes, avec des fermiers, des pêcheurs, des guides, des passants…
De René, le vendeur de fruits et de poisson à Sandy Island, en passant par Michael, le vigile du Grenada yacht club, Simon, le pêcheur de langoustes à Tyrell Bay, Killian, le guide de Belmont Estate, Albert, le bijoutier et ses bracelets en corail, Tim et son resto de rêve à anse La Roche, Cameron et Tyler, les fermiers de Dragon bay qui m’ont même proposé une maison à louer (!), les pêcheurs de Gouyave, la vendeuse d’épices au marché de St. George’s, l’employée du yacht club, notre conseillère transport et linge, le poissonnier de Grenville, les chauffeurs de bus et leur musique à fond, merci à eux tous, qui nous ont fait vivre de beaux moments. Nous sommes ressortis grandis de chacune de nos discussions, moins ignorants et surtout admiratifs de la capacité des Grenadiens à rebondir, à voir la vie du bon côté et à rester optimistes quoiqu’il arrive. Comme ils disent ici, « only God knows but if God provides… », et Dieu seul sait que ces qualités sont rares et précieuses en ces temps de défiance et de déliquescence de la société face à l’adversité…
Grenade est l’exemple typique du sacrifice économique au prix de la préservation de la santé (sans jugement de valeur de ma part, of course!). Port du masque respecté, population hyper sensibilisée, aucun cas actif de Covid sur l’île depuis des semaines (et heureusement, car la capacité hospitalière est très faible), un seul mort en décembre, un touriste de 72 ans arrivé en bateau, d’où la quarantaine stricte pour les plaisanciers… et encore plus pour les passagers aériens (14 jours à l’hôtel sans aucun contact extérieur), lignes commerciales fermées vers le UK et le Canada… mais en contrepartie, 0 touriste, 0 revenu pour une majorité de la population et ici ni chômage, ni aide; la chute est brutale! On ne peut qu’être empathique…
Cette situation étrange et paradoxale d’une île vidée de ses touristes et où règne pourtant une liberté totale de circulation a certainement contribué à faire de Grenade un de nos coups de cœur. Car nous avons découvert des endroits magnifiques seuls au monde! le vrai luxe moderne…
Après un mouillage magnifique mais agité à Ronde Island qui ne nous permet pas d’admirer les fonds marins, pourtant vantés par nos copains, la traversée jusqu’à Grenade est sportive. Avec 25-30 noeuds d’est et une mer très formée, nous arrivons à Gouyave, abri bienvenu. Nous commençons notre visite de l’île par cet authentique village de pêcheurs, situé au nord de la côte sous le vent.










Après avoir beaché l’annexe par un fort ressac, mouillé Maman jusqu’à la taille devant les pêcheurs amusés (!), s’être fait gentiment virer de notre mouillage pour cause de pêche à la senne, nous avons pu débarquer et visiter la Nutmeg Processing Cooperative, très calme malheureusement, car nous y étions un jour chômé.







Grenade, surnommée l’île aux épices, assurait un tiers de la production mondiale de noix de muscade jusqu’à ce qu’Ivan, le terrible ouragan de 2004 ravage l’île et mette à terre 90 % des muscadiers. Désormais, et malgré les nouveaux plants, les volumes sont encore dérisoires, car il faut 15 ans pour qu’un arbre arrive à maturité. Nous apprenons tout des usages de la muscade entre le fruit (dans les sirops, gelées et confitures), la peau du noyau d’un rouge brillant ou “mace” en anglais (séché et jeté tel quel dans les ragoûts de viande, les légumes grillés ou les crèmes pâtissières) et le noyau plus connu (à râper dans les purées, gratins, pâtes, gâteaux…). Le secret de la qualité des noix réside dans leur tri après récolte et leur séchage.
Après avoir appris tout ça, on en a l’eau à la bouche et on filera en acheter sur le marché aux épices de St. George’s. Ce n’est que quelques jours plus tard en allant marcher dans les cascades, que nous en trouverons par terre devant nos pieds, tombés comme de vulgaires fruits trop mûrs. Le Capitaine en cueille aussi quelques-unes supplémentaires.





Rassurez-vous, lecteurs métropolitains, nos cales en sont pleines et la précieuse noix se conservant plus de 10 ans avec sa coque, une grande distribution aura lieu sur les quais du port de Marseille, comme au bon vieux temps du commerce triangulaire (mais sans avoir embarqué d’esclave en échange!!)
Notre prochaine escale est à St. George’s, au Grenada Yacht Club. Nous ressortons les pare-battages et les amarres, on les avait presque oubliés : plus d’un mois et demi que nous n’avons pas été au port. Les enfants sont ravis, ils extraient leurs trottinettes du fond du cafoutche (la petite cabine arrière tribord / chambre des jouets / garde-manger / armoire de bricolage / …) et les voici déjà à dévaler la pente du parking devant le vigile, ravi et subjugué par ces engins inexistants sur l’île.



Nous profitons du retour à la civilisation pour faire un gros avitaillement d’épicerie, aller au marché, faire nos lessives, remplir les réservoirs d’eau douce et faire le plein d’essence pour l’annexe, bref… les corvées ménagères habituelles.
On réussit à donner nos derniers filets de poisson à nos voisins de ponton et on profite même de l’ambiance live music du yacht club toute la soirée. Un concert dans un bar, oui, ça existe encore !
Le lendemain, nous partons visiter la ville, encore marquée par les destructions du cyclone, mais autrement plus propre et accueillante que Fort de France… Nous montons jusqu’au Fort George, complètement abandonné si ce n’est par le gardien qui y vit encore et fait sécher son linge au milieu des canons rouillés! De là-haut, la vue imprenable sur la ville rappelle notre puissance militaire passée, quand les Français qui ont construit le fort ont du le céder à ces bloody Brits au prix d’une lutte maritime acharnée…















Il règne dans les rues une ambiance à la fois détendue et débordante de vie, entre les bateaux de retour de pêche, les employés de bureau qui vont travailler, les vendeurs ambulants du marché, les minibus qui roulent musique à fond et les écoliers en uniforme qui nous saluent avec politesse et espièglerie.
L’anse nord appelée Carénage est bordée de maisons colorées et d’anciens docks en brique, devant lesquels se balancent au rythme de la houle les bateaux de pêcheurs aux noms évocateurs.








Puis, notre soif de randonnée nous reprend et nous partons à l’assaut (le mot n’est pas trop fort!) du sentier des Seven Sisters, un des plus connus de l’île. Mais nous y sommes seuls! Après le passage devant la guérite de la gardienne des lieux qui encaisse nos 20$ comme droit d’entrée, plus personne, pas de guide non plus, donc nous décidons de trouver le chemin nous-mêmes. Après tout, ça ne devrait pas être sorcier… sauf que depuis un an, début de l’épidémie, très peu de marcheurs sont passés et que la végétation dans la forêt tropicale, ça pousse vite, très vite…







Nous nous transformons en aventuriers, Indiana Jones n’a qu’à bien se tenir, Tarzan est un nain, ouste les moustiques, nous remontons la rivière jusqu’aux chutes en escaladant, grimpant, sautant, pataugeant dans l’eau et la boue…
Le spectacle est grandiose, toute cette forêt et cette immensité verte pour nous! des fougères géantes de 15 mètres de haut, des lianes qui semblent tomber du ciel, des bambous faits pour les pandas (d’après les enfants), des plantes exotiques connues de nom mais encore jamais vues: du gingembre rouge, des caramboles, des calebasses, des cacaoyers, des jack fruits… Émerveillement total devant la beauté de la nature!







Après ce shoot de vert, nous allons nous plonger dans l’histoire 3 fois centenaire de Belmont Estate, une ferme artisanale productrice de cacao et auparavant de muscade et de coton.



Nous avons même eu le droit de participer à l’opération de retournement des fèves de cacao pendant le séchage : le “cocoa walking”
Les enfants ont raconté dans cet article toutes les étapes de la fabrication du chocolat depuis la plantation du cacaoyer jusqu’à la dégustation…
Après 3 jours au port, et 3 autres au mouillage dans la baie (un peu beaucoup rouleuse), nous quittons St. George’s pour rejoindre la pointe de la Moliniere, plus au nord. Quelques bouées où s’amarrer, toutes disponibles, une jolie baie calme avec des pêcheurs et des plantations de canne à sucre, et surtout, sous l’eau, des statues immergées au milieu desquelles on se promène en nageant. Ce matin-là, la visibilité n’est pas bonne, certainement à cause de la houle de ces derniers jours, on cherche, on plonge, rien, un gros grain passe, on ne voit plus grand chose, on retourne au bateau et on décide de continuer nos recherches dans l’après midi. On y retourne, on replonge, c’est trouble, on remonte sur l’annexe, on sillonne doucement la crique, moi à l’avant la tête sous l’eau, Tom qui me retient par les pieds, les enfants hilares, et finalement on les trouve ! Elles sont toutes assez éloignées les unes des autres et nous découvrons successivement un cycliste, une dame assise sur un banc, un homme qui prie, un autre qui tape à la machine, une sirène, une table pour l’apéro (!) et clou du spectacle, la grande ronde d’une vingtaine de personnages couverts de mousse, de coquillage et de corail, parmi lesquels nagent nonchalamment poissons perroquets et chirurgiens bleus! Ça valait bien tant d’efforts!












Nous profitons de notre mouillage tranquille pour partir en bus vers les Concord Falls, plus au nord sur la route de Gouyave.
Court aparté sur les bus de Grenade: le réseau fonctionne à merveille, il existe une dizaine de lignes qui sillonnent toute l’île, donc où que l’on soit, il en passe forcément un qui va dans la bonne direction. Ce sont des minibus de 10-12 places mais qui peuvent se remplir bien plus avec enfants sur les genoux et strapontins ! Tant qu’il s’arrête et même si on pense qu’il est plein, c’est qu’il reste encore de la place… Nous avons expérimenté la version 19 personnes !! La musique est souvent aussi forte que la conduite du chauffeur est sportive… il existe des arrêts, mais le bus s’arrête quand on veut en tapant au carreau pour descendre. Il peut aussi faire un stop si un passager veut acheter son café chaud au bord de la route, il emmène et ramène les enfants de l’école, il accepte les bagages aussi odorants que le seau de poissons frais, bref, hyper pratique et très économique, il nous a permis de nous déplacer partout pendant une semaine.
Nous voici donc aux Concord Falls, encore un autre haut lieu touristique rien que pour nous.








Après 3km de marche pour atteindre l’entrée du site, le gardien nous donne les indications pour aller voir deux autres belles cascades. Il a un fort accent, on a du mal à le comprendre mais on se dit qu’avec Mac Hiker (nouveau pseudo de Mac Giver et Mac Fisher), on va trouver le sentier! Après la jungle des Seven sisters, effectivement, le chemin nous semble tracé, bien que très boueux! Il a plu toute la nuit, (les fermiers locaux disent que c’est à cause de la pleine lune?) et heureusement qu’on a emporté nos chaussons de plongée car il faut traverser la rivière 6 fois avant d’atteindre les chutes et s’enfoncer dans la boue jusqu’aux mollets.
On traverse des terres cultivées où poussent bananiers, papayers, igname, chou, carottes, oignons et tomates.









Puis nous admirons émerveillés “Fontainebleau” et “Au coin” Falls, ce qui vaudra à Augustin une jolie perle de langage nous assurant qu’il n’a pourtant pas fait de bêtise!








Après une dernière journée à la Moliniere pour retourner voir les statues, et un stop à St Georges pour quelques courses de frais, nous partons pour Curaçao.
Quelle jolie parenthèse dans notre vie que ce mois à Grenade, une bonne dose d’optimisme et d’humanité, l’attachement aux choses simples, la grandeur et la beauté de la nature, une agriculture raisonnée et locale, le pragmatisme non résigné des locaux, leur immense gentillesse, le charme désuet des maisons colorées et des barques de pêche… Cette île va nous manquer!

Et pour nous retrouver sur les réseaux sociaux…



Secrète île de Grenade: à garder à l’abri des hordes touristiques de 2023…
Magnifiques reportages: nous savons tout sur la fabrication du cacao et la culture des muscades !
Les îles ABC seront sans doute moins authentiques, et quelle rapide traversée.
Merci pour ce blog qui nous sort de nos « assignations en résidences surveillées ».
Bisous
Poup’s
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Certes je n’aime pas l’eau froide des cascades mais quand j’imagine tous les barrages que j’aurais pu faire dans les torrents de Grenade …..une folie.
Fantastique reportage. Nos forêts européennes vont vous paraître bien minables et peu sauvages.
Remplissez vos cales d’épices. Je prépare le comptoir de vente sur le vieux port de Marseille à votre retour pour rembourser tous les frais exorbitants de tests Covid qu’on vous impose à chaque escale.
Bon courage en attendant de pouvoir accoster à Curaçao.
Kisses. Granny
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Bonjour,
Encore un moment de rêve avec ce reportage et d’envie avec les noix de muscade ! merci.
Vous embrasse tous les 4
Marie-Claire
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vous nous faites encore rever et nous en avons bien besoin.
très très beau reportage. qui nous donne très envie dy aller
je vous embrasse
manou
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superbe reportage
bonne continuation
Patrick
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Il me semble que j’ai récemment mangé une tablette de chocolat qui avait un arrière gout de pieds. C’est peut être les vôtres ? Bises. Guillaume T
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